26 décembre 2008
Etat d'être
Etre, sans avoir le sentiment d’être. Etat d’être.
Être sans avoir le sentiment particulier d’exister aux yeux des autres. Etre sans. Se sentir sans. Se sentir être pourtant.
Dénuée de. Pas forcément vide pour autant, mais dénuée de.
Se déposséder de soi-même. L’impression d’être dépossédée d’une partie de soi-même. Chercher cette partie de soi. Impression concommittante de commencer à percevoir un éclat de soi jusque-là inconnu. Effet de surprise. Fin ou début, inconnu.
Quelque chose du temps qui se dérobe et s’offre à la fois. Image douce, entrevue, à travers un nouveau miroir. S’apercevoir de loin. Avancer peut-être plus résolument vers cette part de soi, assez intrigante.
Se voir différemment grâce au regard qu’une personne pose sur vous. C’est doux. Pour une fois pas angoissant. Avoir été vue. Sans peur. Sans appréhension excessive.
Quelque chose d’infiniment doux et pénétrant s’est produit.
Subrepticement ou presque.
22 novembre 2008
Performance lecture Lire en fête Xérographes
21 septembre 2008
Paroles
Il me semble que je ne sais plus écrire. Ou que je n'ai plus rien à dire. Ou rien à dire tout court. Les idées ne me viennent plus, je ne sais plus de quoi parler, ni comment. Je bute sur les mots. Rien ne me plaît de ce que j'écris en ce moment. Je ne me sens même pas négative, juste vide de mots. D'idées. Je me demande pourquoi je parlerais de cela plutôt que de quoi que ce soit d'autre. Me dis qu'il faudrait parler de presque tout, tellement de choses vont mal. Mais je manque de mots. Il y a sans doute trop à dire et je me sens noyée. Je trouve le monde éprouvant. Quant à moi, j'ai un peu le sentiment de tourner en rond. Je suis tendue et les mots viennent difficilement. Le plaisir est pourtant là à chaque fois que je mets des mots sur quelque chose qui m'importe, me tient à cœur. Je crois que je suis juste un peu trop en colère pour articuler vraiment mes pensées. La société va mal et ça me stupéfie un peu, je veux dire, la vitesse à laquelle beaucoup de choses semblent se déliter.
Je me demande aussi parfois à quoi bon. A quoi bon dire, écrire. L'impression que mes paroles, mais pas seulement les miennes, que les paroles, je parle de celles qui ont un peu de sens, ou tentent d'en avoir, sont de moins en moins entendues. Certaines en deviennent de moins en moins audibles. D'autres résistent. Mais c'est un peu comme si l'image que j'avais des mots prononcés était de les voir se fracasser contre des murs. Pas toujours bien sûr. Heureusement. Mais souvent. Beaucoup trop souvent. Comme si les mots tentaient à chaque fois d'ouvrir des brèches dans les murs, mais s'y heurtaient et finalement s'y brisaient.
C'est une image tragique. L'impossibilité d'être entendu, le constat amer que les mots ne sont pas suffisamment forts, ou puissants pour ébranler les murs. C'est un constat douloureux, celui d'un monde qui bruisse, mais se tait de plus en plus, tend à se perdre dans un silence vertigineux et bavard, à s'ensevelir sous des flots de paroles qui cherchent seulement à taire ou à faire taire. J'ai l'impression de ressentir violemment le pouvoir castrateur que celui qui détient une parole d'autorité peut exercer sur une autre personne. Je me sens tue, en ce moment. Victime de l'injonction d'un locuteur anonyme qui m'enjoindrait de me taire, sans que je sache pourquoi, et sans que je puisse véritablement me défendre. Le paradoxe est que pour me défendre, je dois précisément parler, c'est-à-dire faire ce que ce locuteur anonyme prétend m'interdire. Prétend et réussit parfois à m'interdire. Mais ces injonctions contradictoires me mettent mal à l'aise. Elles témoignent d'un rapport de force qui m'échappe, dont les forces en présence m'échappent encore.
Je n'ai aucune envie de me taire. C'est seulement que parfois, et surtout quand je le souhaiterais, les mots ne viennent pas. Ou pas comme je voudrais, ou pas comme il "faudrait", je ne sais pas. Contrairement aux apparences, lorsque nous parlons, notre parole, que nous croyons façonner, apparaît parfois comme complètement façonnée, et même mise à mal ou empêchée, par la parole des autres. Paroles passées ou présentes, les paroles témoignent d'un processus mental qui engage et anime chaque être parlant. A travers ses paroles, un être se livre et se délivre à la fois, joue et rejoue le déroulement du temps pour son propre compte, modifie les équilibres, les rapports de force, autrement dit l'architecture de sa parole "interne". Modifie son propre rapport au plaisir ou déplaisir de vivre, les nourrit, les renforce ou les allège.
Peut-être cela est-il particulièrement sensible dans des périodes de transition, ou les périodes de crise. Là où les forces vives de la parole sont nécessaires, mais nous font parfois défaut...
12 septembre 2008
Contradictions
Je me demande parfois si ce n'est pas les contradictions qui nous font avancer.
S'en apercevoir, tenter de les résoudre. Par exemple, le temps. La sensation étrange que le temps pas à la fois vite et très lentement. Dans plusieurs situations, la sensation que le temps passe extrêmement lentement et que l'ennui domine. Dans d'autres, qu'il passe tout aussi lentement, mais que c'est un plaisir. Celui de profiter pleinement, calmement, presque sereinement de chaque seconde qui passe.
Et dans le même temps, savoir que le temps passe vite, extrêmement vite même. Que bientôt l'on sera au bout de la journée, de la semaine, du mois, que les années s'enchaînent à un rythme effrené quels que soient les ralentis que l'on peut essayer d'y imprimer. Pour mieux le sentir. Jouir de la vie est, pour moi, en premier lieu, une jouissance du temps qui passe. De fait, me sentir confrontée à l'Ennui me procure un déplaisir pénible. Lorsque je parle d'ennui, il ne s'agit pas de ne pas savoir quoi faire, ce qui n'est pas forcément désagréable. Mais plutôt de l'ennui comme tourment, dans un sens plus ancien et plus fort du terme. Celui qui vous fait ressentir tristesse et parfois amertume, l'ennui proche d'une mélancolie profonde, tenace, presque constitutive. Je déteste cet ennui-là. Je n'aime pas le ressentir, ni même l'approcher, il me fait fuir. Lorsque par obligation et malgré moi, j'y suis confrontée, je suis obligée de le tromper. Tromper l'ennui. Voici une tâche quotidienne qui ne doit pas trop nous submerger si l'on veut rester bien vivant. Solide sur ses deux jambes.
06 septembre 2008
Imaginer l'amour...
...parce que ce n'est pas si simple de savoir comment aimer, ni ce que c'est qu'aimer, et être aimée.
Enfin pour moi, ce n'est pas si simple. Et l'écriture est aussi cela, imaginer l'amour.
Comprendre ce que cela n'est pas, c'est déjà tout un programme.
Imaginer ce que c'est, c'est ouvrir la porte à beaucoup de formes, de couleurs et de compositions possibles. Un peu comme balayer les champs infinis d'espaces peu ou non connus.
Ce n'est pas juste prendre la mesure du réel, ou du manque, ou des êtres aimés, c'est percevoir ce que créent les rencontres, les émotions qui en découlent, et les conséquences heureuses, même si parfois douloureuses, qui en résultent. C'est abandonner quelque chose de la violence à soi pour s'autoriser quelque chose de la joie. Par exemple. C'est ressentir et chercher à mettre en mots ces bouleversements intérieurs qui ne manquent pas de se produire lorsque ce qui rapproche est non feint, et embarque ainsi les "corps d'âmes", faisant ainsi progressivement baisser la garde, (re)trouver la confiance.
C'est un exercice qui peut se révéler périlleux, d'autant qu'imaginer l'amour n'est jamais un exercice "gratuit", ni anodin, me semble-t-il. Et que cette imagination n'est sans doute possible que lorsqu'elle est suggérée par la réalité. Cela bouleverse alors profondément, peut modifier les repères intérieurs, ouvrir des portes jusque-là vérouillées, et faire tomber des murs. De ceux qu'on ne s'imaginait même pas franchir un jour. Un peu comme si l'imagination devenait capable d'aller au-delà d'elle-même.
30 mai 2007
Antifiction
Surtout ne rien inventer.
Je ne veux rien inventer, juste dire ce qui est.
Mais il n'est pas sûr que cela soit de la littérature.
Est-ce que je me méfie de la fiction, de l'imagination, de l'imaginaire ?
Non, je ne crois pas.
Mais je suis déjà assez occupée par le réel, avec le réel. Avec ce qui ne se voit pas, ne se dit pas toujours, ce qui est parfois muselé, nié, dénié, rendu invisible. Pas tant besoin d'imagination.
A moins que l'imagination soit alors imaginer dire ce qui est.
Et c'est tout.
Non, ça ne peut pas être tout.
Quoi qu'il en soit, il est impossible de se passer de l'imagination et de l'imaginaire puisqu'à chaque fois, en "créant"un texte, on re-crée, on construit, une part, parcelle, de réalité.
Toute création, aussi minimale soit-elle, aussi "réaliste" soit-elle (mais c'est une autre question) est déjà un geste subjectif qui en disant quelque chose du réel, le déplace en lui donnant consistance (réalité), en le mettant en lumière, le dé-forme pour lui donne forme.
Il est impossible également de se passer de l'imaginaire puisqu'il imprègne le regard même de celui qui regarde, et construit ce qui construit.
En ce sens, toute création n'est que moment assomptif entre un regard, hic et nunc et l'objet saisi hic et nunc, qui en signe l'interaction, agissante, efficiente si l'acte créatif est reconnu, c'est-à-dire perçu comme tel.
Est-ce que je parle de "réalisme" ?
Il me semble que le réalisme assume au contraire la part d'illusion qui recrée la fiction.
Ici, il s'agirait plutôt de gratter le sable ou la poussière qui recouvrent l'objet à dire, ou à décrire, pour en faire apparaître l'éclat le plus nu, au plus près de la matière (souvent de l'ordre du symbolique) à dire.
hum, je ne sais pas si j'écrirai un jour le roman que j'imaginais écrire...un roman sans fiction ?
Un peu comme s'il ne devait être question que de temps, de temps qui passe, de ce que l'on inscrit, construit ou non dans le temps qui nous est imparti, de temps ralenti ou distordu, ou au contraire accéléré, et que le but, la perspective, était toujours de continuer à marcher, avancer sur le fil tendu du temps, comme au-dessus de la mort, 
comme s'il ne devait être question que de l'altération inexorable du temps et de ce qu'il fallait, toujours et encore, incessamment, mettre en œuvre pour lutter contre, résister à ce mouvement contraire,
Comme s'il n'était toujours question que de continuer à vivre.
Je n'ai par ailleurs rien contre la fiction en elle-même.
Elle aussi recrée, parfois invente la réalité, lui ouvre des perspectives dans lesquelles se jeter, comme de nouveaux isthmes. Fait avancer.
Ce n'est juste pas la question, ici, maintenant.
22 mai 2007
Répétition
Je viens de voir une comédie romantique américaine : "Un jour sans fin" (d'Harold Ramis, avec Andie Mac Dowell et Bill Muray). C'est un joli film sans beaucoup de prétention, mais sympathique, je trouve. Et dont j'aime bien l'idée : une journée qui se répéte indéfiniment, éprouvant le héros jusqu'au désir de suicide (qui se révèle néanmoins impossible) et jusqu'à ce qu'il trouve finalement la solution, qui n'est autre qu'être un peu plus gentil, un peu moins égocentrique, un peu plus ouvert, un peu moins prétentieux, ce qui lui permet d'aimer et d'être aimé en retour. C'est à ce moment que la répétition du même jour cesse, et que le temps reprend son cours.
L'idée même de répétition me plaît. A une époque où c'était un peu la mode, j'écoutais de la musique dite "répétitive". J'aime aussi les répétitions au théâtre ou en danse, qui permettent de préparer un spectacle. J'aime ce travail de répétition, qui fait avancer, obligeant à aller chercher au fond de soi le meilleur de soi-même.
Dans la vie, lorsqu'on se trouve pris dans cet "engrenage", cela peut être plus éprouvant parce qu'on ne sait jamais si la répétition va aboutir à quelque chose. Si Sysyphe sera enfin délivré de son rocher, si la dimension tragique à laquelle on a alors à faire cèdera enfin devant les efforts répétés, devant le travail aussi patient soit-il de (re)construction, souvent sapé par des paramètres parfois difficiles à déchiffrer, si, en d'autres termes, l'on réussira à "faire dérailler la machine broyeuse de la tragédie pour redonner à la vie, et au bonheur, de la place, et ses droits. 
21 avril 2007
écrire avec, sur ou à propos de
(à droite, un exemple de mes traces quotidiennes, sans sujet
mais pas sans objet...où le geste d'écrire prime, jusqu'à la déformation quasi complète des lettres, des mots. Un geste, voilà peut-être aussi ce qu'il me reste de la danse, de l'être au monde particulier que cela implique, à moins qu'il ne s'agisse seulement d'en ressentir à nouveau l'énergie, les impulsions et les rythmes, afin que le corps, sans cess "colle" à l'écriture.)
Il y a quelques années, alors que je commençais à vouloir écrire un roman - et plus seulement à vouloir "écrire", de façon pour ainsi dire "absolue", voire obsessionnelle, c'est-à-dire d'une manière qui finalement m'empêchait de commencer véritablement à travailler - a émergé la question du sujet.
Ecrire, oui, mais sur quoi ? à propos de quoi ?
Et j'eus d'abord l'impression que la terre s'ouvrait béante sous mes pieds, un peu à la manière d'une boîte de Pandore ressemblant à un gouffre, libérant vertiges, angoisses et...rien.
Impossible de trouver un sujet. Impossible même de savoir sur quoi j'allais écrire. De quoi j'allais parler. Evidemment, j'ai été assaillie par tous les doutes possibles, dont un, majeur, qui me taraudait d'ailleurs avant même la mise en chantier de mots, de textes...Et si, en somme, je n'avais rien à dire ?
Ce n'était d'ailleurs même pas un doute, mais plutôt une certitude. "Je n'ai rien à dire".
Finalement, écrire n'était peut-être qu'un désir velléitaire ? un vœu pieu ?
Très bavarde à l'école, j'ai pourtant souvent eu le rôle de celle qui se taisait, écoutait.
Mais pas toujours.
Il n'empêche, je n'avais plus rien à dire.
Evidemment, je ne suis pas la seule à qui est arrivé ce genre de mésaventures.
Je m'en rends aussi compte lorsque je demande à mes élèves les plus bavards de répondre à une question précise et que j'obtiens un silence d'ange...
Angoisses, inhibitions et...plus de mots. Plus de pensées, au moins apparentes, le vide.
Et j'insiste, le problème n'est pas qu'ils n'ont rien à dire.
Alors ?
En ce qui me concerne, j'ai commencé par écrire à partir de cette angoisse, du vide, du silence des mots. Sans me rendre compte que je commençais, bon an mal an, à écrire, sans me donner de sujet particulier. Et qu'écrire était aussi possible ainsi.
Partir de soi, de ses doutes, de ses interrogations, donc. Pourquoi pas en effet ? Mais comment échapper à une écriture complètement autocentrée, qui ne parle que de soi ?
Si explorer mes angoisses m'intéresse, je ne suis pas sûre que le texte littéraire en constitue le lieu le plus propice.
Pour autant, j'ai opté, très souvent, pour une écriture du "je".
En travaillant ces lieux de rencontre intérieurs, où il me semble qu'un "je" peut faire écho à un autre "je", celui d'un lecteur, ou d'une lectrice.
Ce sont surtout les échos et les résonances qui m'intéressent, en réalité, en ce qu'ils peuvent révéler quelque chose ce que nous sommes, êtres humains.
Une autre difficulté a été d'écrire avec et ou contre les auteurs que j'aimais. Avec parce que lorsqu'on lit beaucoup, et que l'on aime les auteurs qu'on lit, on est forcément influencé par eux, ce qui est bénéfique dans le sens où l'on se nourrit de ces lectures. Ce qui peut-être plus douloureux cependant lorsque l'admiration que l'on éprouve pour eux interfère dans le désir d'écrire au point de l'émpêcher.
Mes admirations allant vers des auteurs comme Faulkner, Canetti, Mann (La Montagne magique étant pour moi LE livre), Barthes ou Duras, Celan, Roubaud, mais aussi Flaubert, Proust, Artaud...et bien d'autres encore, je me sentais quelque peu mise à mal (toute petite, et même, une imposture vivante !) au moment moi aussi de prendre la plume...
Essayer autrement, contourner l'obstacle devenait impératif !
Il m'était de toute façon impossible d'arrêter d'écrire. J'en ressentais non seulement le désir, mais la nécessité, une nécessité vitale, puissante, à laquelle je n'ai eu de cesse de m'accrocher. C'est comme cela que j'ai pu, finalement, aller jusqu'au bout de quelques textes.
Chose étrange, si le conflit est souvent épuisant, il n'entame presque jamais l'envie de poursuivre, avec ou sans sujet. Il est possible aussi qu'en soi, l'écriture soit un sujet.
J'aime également écrire à propos du travail des autres. J'aime assez parler de ce que je lis, de ce que j'entends (voir à propos d'une lecture publique de J. Roubaud,
http://www.inventaire-invention.com/reel/comites/cergy/txt_brun.htm), je le fais moins à propos de mes lectures (mais j'y songe !), et sans doute plus facilement à propos du travail plastique d'autres artistes. J'aime énormément essayer ainsi de lire entre les lignes ou les couleurs et les formes pour chercher ce qu'ils disent, ou ne disent pas, crient ou esquissent.
De fait, je n'aime écrire qu'à propos de ce que j'aime, ce qui me touche, me dit quelque chose, avec ou sans mots, ce qui dégage à mon sens quelque chose de la poésie.
A propos d’une exposition du peintre Alain Kleinman
Une infinie présence
Une peinture de poème, un poème de peinture, tant la matière pourtant présente est légère.
Peinture d’un poème, invisible, ou indicible, qui n’est ni une sorte d’eckphrasis inversée (une description picturale de la poésie), ni une tentative d’illustration de ce qui n’est pas dit (pas encore dit, ou déjà-dit, et qui n’est plus à dire), mais plutôt, bien que pas seulement, une mise en image du geste d’écrire (le vieil homme écrivant, traçant des signes, opacifiant autant qu’il donne à lire ce qui est écrit), esquisse d’une calligraphie intime et mémorielle, individuelle et collective.
Un peu comme si, finalement, poésie, pensée et peinture se rapprochaient au point de se confondre, au sens alchimique du terme, « se fondre dans », « se fondre en », l’auteur signant la métamorphose qui y a lieu, une fois que le geste d’écrire s’est fondu dans la matière picturale jusqu’à lui donner forme.
Sculptant cette matière, comme le peintre a dû sculpter la part de l’espace sensible qui la nourrit, la ciselant, la patinant pour l’inscrire dans le temps, et donner ainsi lieu à ces « objets » picturaux, fragiles et lourds palimpsestes d’une mémoire
qui s’efface et se montre dans la même durée,
apparaît et disparaît dans le même espace, semblant parfois se figer à l’instant du regard avant de retrouver leur fluidité, leur légèreté.
Si bien que la gravité même ne se pose qu’avec douceur, mais une douceur pénétrante, qui effleure, donne à sentir, percevoir, penser, enveloppe sans jamais écraser, ni même alourdir, malgré la solennité (de ce fait jamais sentencieuse) qui émane de ces œuvres.
Et laisse à même celui qui regarde, s’il le souhaite, de mesurer la mémoire de l’incommensurable.
De mesurer le risque et la nécessité de la mémoire.
De mesurer ce qui est sans mesure, et ainsi de parcourir l’espace offert en cherchant peut-être lui aussi la clé, les clés, au milieu de tant de signes qui naissent à la matière, hiéroglyphes mémoriels jaillissants, traces ou emblèmes de souvenirs, l’or révélant ou oblitérant ce qui remonte à la surface, réveillant au delà des mots et de la mort ce qui, à l’orée de la matière, dessine les couleurs devenues invisibles, d’une mémoire transparente.
Pas de passé sans passé, pourrait-on dire, sans qu’il s’agisse de passéisme, mais bien au contraire, de révéler du passé ce qui se fait présent, et pousse vers l’avenir.
Ou encore, pas de matière sans mémoire, pas de mémoire sans matière, mais une « Mémoire transparente » qui s’offre au regard, comme une forme d’archive invisible qui se déroule lentement, jusqu’à se rendre présente. Infiniment présente.
Louise Brun 26/10/05
18 mars 2007
Slam/paroles
oui, je sais, c'est la mode. Il n'empêche, je pense que ça vaut la peine d'en parler.
Hier soir, à l'occasion du Printemps des poètes, j'ai assisté à une soirée slam organisée par la bibliothèque de Villetaneuse et l'association Slamôfemin. Et d'ailleurs, il y avait aussi des hommes, ce qui était très bien. J'ai été surprise par la qualité des textes, autant que par leur actualité, à la fois "nue", à fleur de peau, et cruciale. Il s'agissait de vraies paroles, c'est-à-dire de paroles ayant non seulement du sens (ce qui bien sûr est la moindre des choses), mais "faisant sens", ici, maintenant, des paroles à écouter d'urgence donc.
La veille, j'avais assisté sur le campus de l'Université de Villetaneuse cette fois, à un spectacle musical monté autour de paroles de détenus mexicains enfants par la compagnie Déviations. Les interprètes en étaient des musiciens confirmés, mais aussi des élèves de collège. Là encore, j'ai été surprise, "saisie" par les émotions nettes, sans détour et pourtant subtiles qui s'en dégageaient.
Ces personnes ont en commun leur passion de l'émotion juste, d'une parole porteuse qui "relie", j'ai trouvé ça magnifique et surtout nécessaire. Parce que ces paroles peuvent aussi nous remettre sur la "voie/voix", elles donnent, échangent, circulent et font circuler. Une de leur qualités, pas la moindre, étant la liberté de parole que ces formes véhiculent.
En ce qui concerne la soirée d'hier, une mention spéciale pour la slameuse et sensuelle Feline et son "syndrôme de Stockholm" notamment ! Un joli manifeste contre les violences faites aux femmes, mais pas seulement à elles sans doute !

16 mars 2007
Résistance(s)
Mot polysémique, différemment employé selon les contextes, mais dont le dénominateur commun est de signifier une adversité à laquelle il s'agit de faire face, sans se résigner à une quelconque fatalité menaçante.
Mot politique, renvoyant à des contextes historiques précis. Deuxième guerre mondiale, esclavage, résistance à l'occupation ailleurs et/ou à d'autres époques, résistance(s) aussi à la banalisation du mal, de tous les racismes ("ordinaires" ou non) de la violence, de l'intolérance et de l'ignorance destructrices. Résistance à la haine.
Mot concernant chaque personne se trouvant à un moment donné en situation de devoir résister à des forces contraires et génératrices d'injustice, donc violentes.
Mot sublime s'il en est puisqu'il signifie par conséquent "être vivant", au point souvent de risquer sa vie pour le rester (en vie, même dans la mort, s'il l'on peut dire) et/ou pour que d'autres le restent, qui nous concernent parce que nous sommes tous des êtres humains.
Il faut pour cela une immense générosité, ainsi qu'un immense courage. Il faut avoir conservé en soi le sens de l'humanité et de la dignité des êtres. Hommage à tous ceux qui ont (et ont eu) cette générosité et ce courage, qui nous montrent des voies, tracent des sillons, des chemins.

Il existe aussi d'autres résistances, comme celle de la matière. Parce qu'il existe des matières "résistantes" par définition, comme les métaux, ou le diamant, inaltérable. Mais toute matière apporte d'elle-même une forme de résistance qui nous construit et nous innerve lorsque nous nous y confrontons, qui nous sculpte en creux, et que nous façonnons à notre tour par nos réactions, que nous en produisions ou non des formes, artistiques ou de pensée lisibles et/ou visibles.
Nous sommes également faits de matières (nos corps, d'argile ?), qui se forment et se déforment au contact immatériel mais ô combien résistant du temps et de l'invisible matière, plus malléable, que constitue l'espace. Nous évoluons, marchons, avançons, reculons parfois, en fonction des résistances qui s'offrent à nous, que nous nous offrons, que l'on nous offre, que celles-ci soient ou non des cadeaux...en pesanteur ou appesanteur, déplaçant le poids de nos émotions et de nos bouleversements intérieurs, de nos actes, sur les axes tangibles et intangibles de la vie, des libertés...la vie à s'en donner le vertige...
Ecrire comme consigner de la matière (ou des matières) sensible(s) et résistante(s).


