29 septembre 2007
Nuée
18 septembre 2007
Quelque chose de la langue
Je ne sais ce que dit la langue (ce que disent les langues), si ce n'est le désir d'échanger, de transmettre, et de donner sens à ce qui autrement ne serait sans doute que nébuleuses opaques, grisailles et formes indistinctes. Car quelle que soit la forme que peut prendre une "langue", "maternelle" ou non, verbale ou non, si elle existe et est reconnue comme telle, c'est précisément parce qu'elle donne corps à ce qui sinon serait peut-être tout aussi "réel", mais resterait dans l'inconnu, le non-dit, le non-explicité. Or, l'implicite, lorsqu'il existe, est bien là pour être compris, entendu, alors même qu'il n'est pas "dit"...Il est une part de ce qui fait la complexité et la richesse des échanges, de la "communication", part à laquelle il est impossible d'échapper, quoiqu'on en dise...
Pas la seule, certes. Cette complexité provient aussi, entre autres, de la difficulté que nous éprouvons à nous accorder sur le(s) sens d'un même mot, d'une même expression, d'une même notion, difficulté qui parfois mine complètement le terrain des échanges : allez parler de "démocratie" avec un antidémocrate, de "beau", de "bien", de "liberté" ou de "bon sens" avec quelqu'un dont vous ne partagez que peu de convictions, il est probable que la conversation se résume à la nécessité d'une explication de texte (à moins qu'elle ne soit impossible pour cause de soudaine "surdité"), ou à un consensus béat, à proprement parler sidérant...
La tentation peut être grande, par conséquent, de ne "communiquer" que sur et avec certains mots, assez généraux, tellement généraux qu'ils peuvent en devenir complètement vides de sens. C'est pratique, cela donne l'impression de "bien parler", permet de forger des consensus de surface auxquels il est si facile d'adhérer, et même, le cas échéant, de se poser en donneur de leçons ("Qu'est-ce que vous parlez mal !", plutôt que "Mais que voulez-vous dire ?") et de réaffirmer le pouvoir que le langage confère à celui qui sait le manier habilement...au détriment de ce qu'il y aurait vraiment à dire...
Car parler avec des mots vides de sens, c'est aussi empêcher l'autre de donner du sens à ce qui est dit, l'empêcher de comprendre en brouillant les repères nécessaires. C'est mettre en avant un artifice, pour masquer le vide. C'est renvoyer l'interlocuteur à ses propres vides, aussi, en le maintenant dans une position narcissique mortifère tout en lui tendant le miroir de Blanche-neige...Oui, vous êtes toujours le plus beau, la plus belle...puisque vous m'écoutez, et surtout, me comprenez...
Les discours politiques sont bien sûr un lieu privilégié (mais pas le seul) pour s'exercer à l'habileté rhétorique et utiliser ce pouvoir dans son propre intérêt, plutôt que pour le bien public. Mais les mots et les langues et les langages appartiennent bien à tous, y compris à ceux qui peinent à s'en servir ou qui ne "maîtrisent" pas une langue.
Or, si la langue est un pouvoir, ce pouvoir doit être partagé, quelle qu'en soit la difficulté.
A l'heure où il est question d'instaurer un test de langue pour pouvoir s'installer en France, où il est souvent question du niveau déplorable en français des élèves, où la "communication" (mais aussi ce qu'il en reste) va et tire plus vite que son ombre grâce à internet, où les discours politiques se succèdent pour rendre "social" ce qui va se traduire par une augmentation du coût de la vie et de la santé et accroître les inégalités, je me dis qu'il est urgent de savoir ce que nous faisons de notre faculté de parler, de notre liberté de parole et de compréhension.
Parce qu'une langue, ça s'apprend.
Mais vous, comment aviez-vous compris : "Ensemble, tout est possible ?"
16 septembre 2007
Je relaie...Affirmation
un texte de Jean-Claude Tchicaya qui me paraît important et nécessaire en ces temps de communication souvent confuse....(et que j'ai donc co-signé.)
http://tribune-libre.blogspot.com/
Bonne lecture
Louise
07 septembre 2007
"Ce que je crois beau"
"Éduquer c'est chercher à concilier deux mouvements contraires : celui
qui porte à aider chaque enfant à trouver sa propre voie et celui qui
pousse à lui inculquer ce que soi-même on croit juste, beau et vrai."
N. Sarkozy, Lettre aux éducateurs, septembre 2007.
Je ne commenterai pas l'ensemble de cette lettre, mais en tant qu'enseignante et artiste, je ne peux que réagir à cette injonction et à l'emploi du mot "beau"...ne serait-ce que pour essayer de comprendre ce qui se trame derrière cette affirmation. Se trame, oui. Le mot "beau" est en effet un mot piège, piégé, piégeant. Un mot beaucoup plus complexe qu'il peut y paraître au premier abord, lorsqu'il est exprimé sans trop y réfléchir, spontanément : "c'est beau", 'c'est pas beau", expression qui indiquera par là quelque chose qui plaît, ou qui ne plait pas, sans aller plus avant, peut-être.
Oui, mais voilà. Dès lors qu'il s'agit de plaire ou non, nous nous retrouvons dans le domaine de la subjectivité...et d'une multiplicité de critères à l'aide desquels nous tentons, plus ou moins précisément, de définir ce qui est beau (ou pas), ou ce qu'est le "beau".
Bien sûr, des critères objectivés peuvent également y contribuer, les "canons" de beauté, qui néanmoins, sont toujours intimement liés à une époque et une société données, à une communauté d'individus qui s'accordent sur ces critères et tentent (plus ou moins) de les imposer aux autres.
Si l'on connaît ne serait-ce qu'un peu d'histoire de l'art, l'on sait également que ce qui paraissait laid à une époque ou à un endroit a pu trouver grâce ou même rencontrer un vif succès quelques années ou décennies plus tard ou au même moment mais ailleurs.
Tout cela pour dire qu'en matière de "beau", finalement, tous les goûts semblent être dans la nature, mais aussi que la notion de "beau" découle d'une construction mentale, consciente ou inconsciente, qui nous lie (ou nous dé-lie de) à certains aspects de notre culture, de nos cultures, de nos pensées et dit quelque chose de notre relation au monde, voire de notre conception du monde.
Mais alors, que devons-nous enseigner en matière de "beau" ? Qu'est-il possible, même, d'enseigner dans ce domaine ?
"ce que je crois beau", c'est-à-dire ce que j'aime ? Ce que j'ai construit comme étant "beau" à l'exclusion du reste, c'est-à-dire ce qui est laid ?
Ce qui n'est pas "laid" ? Mais qu'est-ce qui n'est pas laid ? Ce qui me plaît déjà, ne me heurte pas, ne modifie en rien mes habitudes de perception ? Ce que j'ai jugé, une fois pour toutes, "laid", c'est-à-dire ce qui ne me plaît pas parce qu'allant à l'encontre de mes convictions et que je rejette, parfois sans savoir, sans comprendre ?
Ce qui est "beau" donc, mais dans ce cas, enseigner, transmettre ce qui est "beau", n'est-ce pas transmettre ce qui est de l'ordre du dogme, et uniquement du dogme ?
Est-ce là ce qui est notre "matière" d'enseignant ? Est-ce dans cette "bipolarité" dans que nous devons puiser ?
A moins que l'on ne comprenne le beau dans ses vertus morales, et uniquement morales...ce qui ne va pas non plus sans poser question...est beau, disons... ce qui nous "élève" un peu, nous rend peut-être "meilleurs" ou plus "vertueux" (et l'on se rend bien compte que ces termes aussi devraient être interrogés). Oui, sans doute. Difficile d'aller là contre, et ce n'est même pas mon intention...Mais, tout de même, au-delà de la séduction des apparences et des discours, il arrive que l'on rencontre un peu d'art...et que cet art même fasse se déplacer nos catégories et nos étiquettes bien rangées...fasse évoluer notre façon de penser...nous "impressionne" au point de modifier quelque chose en nous de notre jugement.
Je pencherai, pour ma part, pour le fait de transmettre la connaissance de ce qui existe déjà, du passé, ici ou ailleurs, de ce qui s'est peut-être figé dans des formes reconnues plus tard comme "belles", mais aussi pour transmettre le goût de ce qui naît et déroge, parfois volontairement, aux règles du "beau" pour retrouver, profondément, l'esprit en quête de création, qui se fiche de ce qui est "beau" pour créer, justement parce qu'il crée.
Le "beau" n'est que jugement, non dénué de toute valeur, mais favorisant trop souvent des jugements à l'emporte-pièce, fondement également de préjugés dangereux et stérilisants. Il est un concept qui nécessite réflexion constante et complexité pour rester porteur de valeurs qui ne soient pas mortifères, mais créatrices. Sa transmission est délicate car il porte en lui et transporte subjectivité intime, - nous renvoyant parfois à des sensations profondes, singulières ou étranges, - valeurs morales et regard sur l'autre, ce qu'il est, là encore, intimement et singulièrement. Elle est également complexe et la réduire à un mot d'ordre (moral ?) ne ferait que contribuer à construire une pensée fermée sur elle-même et se coupant progressivement de "beautés" nouvelles, inédites, qui nous aident pourtant à percevoir un peu mieux, donc à nous rassurer et à construire, sur et au-dessus des abîmes de la condition humaine.
Encore un mot...je ne suis pas sûre qu'éduquer, tout comme enseigner consiste à concilier deux mouvements forcément contraires. Mais je suis sûre que cela passe par la construction d'une relation à l'élève qui permette de reconnaître un peu de beauté en chacun de nous, et que cette beauté nous incite à la découverte de l'autre, quel qu'il soit, nous mettant en perpétuel mouvement de regard...
Oui, c'est assez "moral" aussi, je sais.
06 septembre 2007
Perturbation, à peine,
du souffle
pour
parcourir,
s'élancer,
vers l'inconnu,
prendre son élan pour tendre vers
d'autres lointains
laissant derrière
les horizons
saturés.
Sans nostalgie,
ni mélancolie
excessives
contempler
ce qui s'ouvre,
s'offre.
30 août 2007
Nuit
Traverser la nuit
et ses ombres solitaires
se mouvoir à l'ombre qui protège
de la lumière trop crue
oubliant la grisaille
des matins
trop amers
et touchant du bout des doigts
les étoiles scintillantes
sous mes paupières
un instant fermées.
24 août 2007
Anish Kapoor/ Svayambh
Exposition au Musée des Beaux-Arts de Nantes, jusqu'au 1er septembre.
Un bloc de cire rouge. Cire et vaseline mêlées.
Une sensation de poids immense. Et quelque chose qui coule, se défait progressivement, fond, laissant des scories. Scories de mémoire ? Scories sanglantes...traces qui semblant ineffaçables. Traces ineluctables d'un temps qui passe, presque invisible, mais qui passe.
La masse de cire rouge avance. Très lentement. Posée sur des rails eux aussi enduits de cire, elle circule dans un mouvement de va-et-vient d'une infinie lenteur, hypnotisante.
Il faut donc circuler autour de ce bloc de temps, ou de mémoire, pour en percevoir ce qui ressemble à des vitesses différentes, mais dont la vitesse n'est liée qu'à l'angle de vue ou à la perception subjective que nous avons du temps.
La masse, autour de laquelle nous circulons pourtant, est incontournable. Elle obsède celui ou celle qui la regarde qui se trouve saisi et happé par l'œuvre.
A certains moments, la masse cireuse coulissante entre dans une arche formée par l'architecture du lieu, s'y insère parfaitement, produisant pourtant sur le long terme un frottement formant coulures, traces, transformant, de manière presque imperceptible, l'œuvre. Le moment d'emboîtement fait événement, alors que le glissement continue, alors que rien d'autre ne se produit, dans cet écoulement temporel sans mesure
autre que son propre passage.
18 août 2007
Sallertaine
Sallertaine est une petite ville de Vendée, connue notamment pour son moulin (le moulin de Rairé) et dotée d'une très ancienne église romane, vraiment très jolie, datant du XXème siècle. Elle est malheureusement assez abîmée, mais sa restauration devrait bientôt commencer.
J'y suis allée ce matin, parce qu'elle me plaît beaucoup. J'y trouve plus qu'ailleurs une atmosphère propice à la prière, au recueillement, à un moment de paix voire de bonheur intérieur, car je m'y sens en confiance.
Je m'y sens invitée comme une amie et ce sentiment m'est très agréable.
Elle est assez petite, et la couleur de ses murs, abandonnés au temps qui passe et à l'humidité est d'un blanc délavé, dans lequel des teintes rose, rouge réapparaissent, laissant deviner d'anciennes fresques, en filigranes ou en empreintes, comme fossilisées dans la pierre. L'ensemble est très doux, éclairé par des fenêtres sans vitraux, et donnant sur un chœur sans doute plus récent, mais très beau aussi. Un peu effacé par le temps, comme témoignant d'une présence discrète, mais inaltérable et doucement enveloppante.
Dans un recoin de la nef, il y a un petit gisant, posé presque au sol, et très impressionnant.
Je ne sais pas de qui il s'agit.
En face, une petite crypte, comme une petite chambre singulière et reposante.
Au sol, les dalles noires et blanches forment une mosaïque d'une extrême simplicité et magnifique.
J'espère seulement que la restauration ne trahira pas le doux et profond sentiment d'intimité avec Dieu...ou la lumière...ou le bien-être (chacun selon ses (non-) croyances)...qui en émane.
15 août 2007
Un peu de lecture...
Je viens de lire La guerre des Mémoires (La France face à son passé colonial), de Benjamin Stora (entretiens avec Thierry Leclère)...et je vous le recommande.
Le propos est clair et très lucide, il me semble, sur la situation actuelle de la France. Il est notamment précieux dans le débat actuel sur la question "qu'est-ce qu'être français ?", question traversée par les "immigrances" (autre titre du même auteur) qui ont construit la France. B. Stora y dresse justement le portrait de la France actuelle, aux composantes originaires et identitaires multiples, loin du "vieux", mais malheureusement toujours trop présent fantasme d'une France blanche et devant le rester pour préserver son "identité". Il en dénonce justement le danger en montrant comment ce fantasme met en scène une "guerre des mémoires" qui occulte les débats nécessaires à un apaisement des tensions.
De ce constat, interrogeant aussi la place de l'historien dans ce débat, il fait apparaître une autre perspective, qui en appelle à chacun d'entre nous, quelle que soit notre origine, pour rendre à chacun sa part de passé, de responsabilité et de conscience. Un livre nécessaire...
(éditions de l'Aube, Seuil).
12 août 2007
Mémoire du corps
Mémoire du corps, mémoire des nerfs.
Mémoire efflanquée, parce que privée de visibilité ou d'amour, tombée ou (in)volontairement déposée dans l'oubli, dans l'ombre, partiellement ou totalement gommée, hantant parfois la lumière, l'autre part, ou venant la heurter, insistant, se répétant, sans se montrer, créant des miroirs sans tain d'illusions désenchantées...
Mémoire du corps / meurtre du corps. Equivalence trouble et incompréhensible.
Terminaisons nerveuses irritées, violentées - ou inertes, étrangement apathiques,
cherchant (ou non) issue.
Mémoire encore. En-corps, que l'on dirait enfermée ;
diffusion douloureuse. Expansion impossible.
Mémoire empaquetée. Evincée, confisquée.
Perturbante.
Mémoire aux teintes sombres, résonnant de toute mémoire ;
chambre des échos flamboyants ou atténués.
Mémoire se réveillant aussi, le corps en joie, aussi,
excité, comme mû de nouvelles forces, puisées au cœur
lointain d'une terre humide et fertile,
s'abreuvant à la moindre racine souterraine un tant soit peu apparente, ou repérable.
Les gestes révèlent parfois les méandres complexes de la mémoire,
les jouant ou les rejouant comme des gammes ou arpèges à l'infini /
avant que des filigranes de perception n'apparaissent,
ne se dessinent dans les courbures de mots peut-être
incertains, ou hésitants.
Des empreintes se font jour, doux interprètes de souvenirs et
traces
enfouis, luttant à leur manière contre l'aphasie
- le mot n'est pas trop fort -
des premiers instants, la stupeur
passée
se répétant.
Mémoire iconoclaste et composite, composée et composant, prisme de toutes les
émotions. Mémoire projetante, de celle qui nous pousse, résolument, dans la perspective de l'avenir.
Mémoire d'étreinte, ayant la force du vent,
déjouant les pièges torturant de l'invisible, auparavant disparu...
tissant cette conjonction muette qui nous relie à l'univers,
qui berce nos douleurs
comme nos joies,
baume pénétrant nos chairs bouleversées,
ou épuisées,
mais lourdes
d'espoirs,
chairs captivantes,
réactivant la poussée originelle
des corps dans l'air,
l'aspirant,
le respirant.



