23 avril 2009
Images (Inland)
Vu ces derniers jours, Dans la brume électrique, le dernier film de Tavernier, et Inland, de Tariq Teguia. Des univers sans doute très différents, mais j'ai aimé la même chose dans les deux (que j'ai vraiment beaucoup aimés pour d'autres raisons aussi...vraiment deux chefs d'œuvres), c'est d'une part la liberté et la force esthétique avec lesquelles la caméra évolue pour produire les images, leurs qualités, et le lien profond et signifiant entre cette manière de faire l'image, et le propos, politique et cinématographique.
Une manière politique de fabriquer une esthétique.
Classiquement, on parlerait d'une articulation très forte entre le fond et la forme. Soit, mais ça ne suffit pas.
Je dirais plutôt que le geste esthétique est une manière politique. Et c'est là que ça devient intéressant, me semble-t-il.
De ce fait, dans ces deux films, il y a une grande audace.
Inland est, en ce sens, certainement le plus radical des deux. Mais pas radical dans le sens "extrêmiste" du terme, radical dans le fait qu'il va très loin dans la manière, que ce que porte cette radicalité n'est pas du fanatisme, c'est au contraire à mon sens une manière de "fabriquer" (au sens où l'artisan fabrique) de la démocratie.
Dans le film, à certains moments, on entend justement des discussions politiques entre plusieurs personnes ce point de vue qui ressort : l'intellectuel n'existe pas, l'intellectualité traverse les gens " (désolée, la citation n'est pas au mot près, mais l'idée est bien celle-ci, la pensée est à chacun, il faut la percevoir et s'en emparer, elle n'appartient pas au seul "intellectuel").
Mais bien sûr, ça ne suffirait pas de le dire pour que le film soit en lui-même une "forme de démocratie."
Et je ne veux pas tant parler ici des thèmes abordés, qui y sont bien sûr pour quelque chose...le racisme, la liberté politique et la démocratie jusement...
Alors c'est peut-être le temps, que l'on perçoit comme le temps du désert, ou le temps infini qu'il faut parfois pour se familiariser avec ce qui nous est "étranger" ou nous paraît étrange. Toujours est-il qu'à la fin du film, je me suis sentie presque familière du désert...qui m'a toujours fascinée, mais dans lequel je ne suis jamais allée.
Le temps du désert qui permet presque d'éprouver, en tout cas de ressentir en profondeur un peu de ce que vivent les personnages, c'est-à-dire des situations dures, voire quasiment désespérées.
Je ne suis pas sortie désespérée pour autant, plutôt comme si tout au long du film (et je pourrais dire la même chose pour le film de Tavernier), les images nous façonnaient pour nous apprendre un peu à faire avec des réalités insupportables pour ceux qui s'y trouvent directement confrontés. Faire avec, au sens "d'être avec", au moins le temps du film, et briser justement ce qui parfois nous apparaît si loin que nous oublions de nous sentir concernés. Politiques, donc, dans le sens où ces films amènent à la conscience ce qui court parfois un peu trop loin de nos vies...
On pourrait dire aussi que ces films - je pense particulièrement à Inland - font de nous non seulement des spectateurs, mais nous convient sans nous lâcher, de bout en bout à ressentir, comme une expérience (pas au sens cobaye du terme...) quelque chose qui s'inscrit dans du vécu...pas de la contemplation, une sorte de vécu...hum. Quelque chose, érigé en acte artistique, qui rapproche. Voilà en fait ce qui me paraît démocratique...
Bon, allez-y, vous me direz.
Et j'oubliais, les images, les sons... sont tout simplement magnifiques.
15 mars 2009
KERNEL-the deep
KERNEL
ensemble électronique live
Eryck Abecassis _ Kasper T Toeplitz _ Wilfried Wendling
Cela s'est passé à l'Atelier 4, au 104, rue Curial à Paris. C'était un concert couché, comprenez, au lieu de rester assis pendant la durée du concert, l'idée était de s'allonger pour écouter. Possibilité d'être ainsi saisi, voire "balayé" ou emporté par la musique, les sons. Les épaisseurs plus ou moins denses de sons.
La musique. Ils étaient trois. Et la musique était partout. Des vagues, intérieures, plutôt, des cris lointains, l'approche des gouffres ou le presque silence. Des vibrations, des flux sonores, formant une sorte d'enveloppe sonore, plutôt opaque, plutôt dense. Des nappes sonores travaillées, ciselées dans leur densité même.
La musique est partout, dans l'espace de la salle et on dirait qu'elle peut porter nos corps, nos corps allongés, qui pèsent de tout leur poids sur le sol.
Image forte aussi, des maîtres d'œuvre, penchés sur leurs écrans.
Yeux fermés, ou pas. Corps détendus, ou non. Sensation de flottement, "d'embarquement". Nécessité de lâcher sur nos tensions pour se laisser traverser par les sons. Ne pas se durcir, une forme d'acceptation est à l'œuvre pour se laisser ainsi happer/enrouler/dérouler par les vents vibratoires, parfois contraires ou déroutants.
La musique comme expérience du corps. Le plus directement possible, pour ainsi dire, c'est-à-dire sans médiation aucune d'une mélodie ou de "quelque chose à quoi se raccrocher".
Quelque chose de l'expérience des limites, sans aucun doute.
De l'expérience des profondeurs. The deep.
Dans un temps suspendu. Dans un renversement surprenant de notre perception habituelle de l'espace-temps.
C'est beau. Très beau.
21 février 2009
Les plages d'Agnès (Agnès Varda)
Je suis allée voir ce film hier soir et j'ai adoré. C'est une très jolie leçon de cinéma en même temps qu'un poème et une œuvre autobiographique, un film délicat et tendre, de ceux qui rendent joyeux malgré la tristesse qui en émane aussi. Cela faisait longtemps que je n'avais pas ressenti cette sensation de joie en regardant un film, une joie profonde, intime qui vient du fait que le cinéma est à la fois jeu et gravité, une alchimie qui permet de se tenir émotionnellement vivant en créant, recréant la réalité, sans d'ailleurs la déformer, tout simplement en la partageant autant qu'en la montrant. Ou le cinéma comme acte.
J'ai aimé la pudeur et l'indécence de ce film, ses images et les couleurs qu'il donne à la vie, au temps, à la mémoire et au présent, son hommage au cinéma et aux cinéastes, acteurs et à toutes les personnes qui en font ce qu'il est.
En somme, ce film est audacieux et rieur, il communique à ceux qui le regardent un de ces sourires intérieurs qui ne nie pas la réalité, mais qui font la supporter un peu mieux.
A voir et à revoir sans doute.
Je rajoute donc : Félicitations à Agnès Varda pour ce César qui honore le cinéma !
28 juin 2008
Ce qui "fait forme" ?
Ce qui "fait forme" ? comme on parle parfois de ce qui "fait sens".
Formes nettes, ou informes. Ce qui est art est fait de formes, et pourtant, l'informe est aussi ce qui importe.
J'ai envie de dire, ce qui importe surtout.
Rien de pire qu'une forme vide, d'émotion, de sensation, de "sens" donc. Ou qui ne ferait que vider le matériau de son, ses sens. Pour que la forme vibre, il faut qu'elle naisse de l'informe, soit emplie d'informe, ait comme souffle l'informel.
C'est-à-dire ce qui émerge, vibre, sonde, puise
dans l'indistinction des sensations
s'en nourrit, ou tout simplement
rend visible.
La forme quelle qu'elle soit ne peut être que le "contour" rendu ou non visible de ce qui fait et défait le(s) sens, le déplace, le fait surgir, jaillir, apparaître.
La forme est une marmite et un état de la marmite où se cuisinent le sens et les sens.
Faire se défaire le(s) sens est tout le contraire de vider de son contenu. Il s'agirait plutôt de déconstruire pour reconstruire un tout petit peu ailleurs. Ou ailleurs.
Il n'empêche, il y a quelque chose de mystérieux dans l'apparition d'une forme. Quelque chose d'irraisonné, d'inconscient, d'irrationnel, ou à l'inverse de consciemment construit, mais qui s'impose. Voilà, la forme est quelque chose qui doit s'imposer. Celle-ci et pas une autre. Toute autre forme imposée serait un artefact.
La forme est donc parfois ce qui surgit des matières en fusion et qui s'impose, là, ici, maintenant, aussi longtemps que le regard et sa mémoire sont en mesure d'en percevoir les contours et ses empreintes.
Céramiques de Anne Verdier (exposition à Saumur, avril 2008)
Photos Louise Brun
24 août 2007
Anish Kapoor/ Svayambh
Exposition au Musée des Beaux-Arts de Nantes, jusqu'au 1er septembre.
Un bloc de cire rouge. Cire et vaseline mêlées.
Une sensation de poids immense. Et quelque chose qui coule, se défait progressivement, fond, laissant des scories. Scories de mémoire ? Scories sanglantes...traces qui semblant ineffaçables. Traces ineluctables d'un temps qui passe, presque invisible, mais qui passe.
La masse de cire rouge avance. Très lentement. Posée sur des rails eux aussi enduits de cire, elle circule dans un mouvement de va-et-vient d'une infinie lenteur, hypnotisante.
Il faut donc circuler autour de ce bloc de temps, ou de mémoire, pour en percevoir ce qui ressemble à des vitesses différentes, mais dont la vitesse n'est liée qu'à l'angle de vue ou à la perception subjective que nous avons du temps.
La masse, autour de laquelle nous circulons pourtant, est incontournable. Elle obsède celui ou celle qui la regarde qui se trouve saisi et happé par l'œuvre.
A certains moments, la masse cireuse coulissante entre dans une arche formée par l'architecture du lieu, s'y insère parfaitement, produisant pourtant sur le long terme un frottement formant coulures, traces, transformant, de manière presque imperceptible, l'œuvre. Le moment d'emboîtement fait événement, alors que le glissement continue, alors que rien d'autre ne se produit, dans cet écoulement temporel sans mesure
autre que son propre passage.
20 juillet 2007
Persepolis
Je suis allée voir Persepolis et ce film m'a énormément plu, pour plusieurs raisons.
Outre le fait qu'il permet de mieux connaître et comprendre une partie de l'histoire de l'Iran, j'en ai aimé la forme. La liberté qu'a prise Marjane Satrapi de raconter des événements historiques par le biais de son histoire personnelle, ce qui nous fait mieux ressentir comment un "destin", ou une trajectoire de vie peut être façonnée, déterminée par l'Histoire.
C'est une des choses qui m'ont le plus touchée, je crois.
Comment les guerres, idéologiques, religieuses, et sans doute quelques qu'elles soient, peuvent provoquer l'errance, en causant des ruptures dans les vies individuelles, ces ruptures pouvant être de tous ordre, moral, familial, psychique, professionnel...et influent sur l'être même, sur son indentité et sa recherche d'identité.
Comment aussi l'être humain a en lui des capacités de réaction qui lui permettent (pas toujours) de se libérer ou de "faire avec" les fardeaux que lui impose, lui inflige, l'histoire.
Comment encore et toujours, pour ceux qui s'en sortent, les mots (et les images) permettent de transmettre une part du savoir ainsi acquis.
J'ai également aimé le traitement graphique des images, le travail sur le noir et blanc, pour un film qui n'est pourtant pas manichéen.
C'est un film qui (re)donne de la force, de belles forces. 
10 juillet 2007
Chute des étoiles (Sternenfall)
C'est le titre magnifique de l'impressionnante exposition d'Anselm Kiefer, qui avait lieu au Grand Palais (fin le 8 juillet).
Impressionnante par sa taille, par le lieu, sous la verrière du Grand Palais, qui permet un jeu de lumières éclairant on ne peut mieux l'œuvre du plasticien. Lumière naturelle comme on l'imagine sur la colline qui lui appartient et où il mène son travail, réunissant ciel et terre en un geste de construction esthétique à propos de la destruction. Donnant présence à la destruction sans réitérer le geste de détruire, ce qui est détruit devenant objet construit, donnant à voir, ressentir, comprendre ce paradoxe qui est au cœur des tragédies humaines, dont ici particulièrement, la Shoah.
Mais Kiefer ne se contente pas d'évoquer, il nous fait entrer dans un paysage dans lequel nous pouvons déambuler, nous arrêter, revenir, retourner, marcher, penser, sentir, sollicitant le "corps" entier de ceux qui regardent et entrent, s'immergent dans un espace mémoriel actualisé, présent, qui saisit et agit en nous par la force de la peinture, de la construction de l'espace, des matières et matériaux utilisés, tout autant que par la force des signes employés.
Sternenfall.
Et la lumière qui fond sur le chaos de pierres, de gravats, de métal, de barbelés.
Portes sans portes, ouvertes sur la béance du monde.
Palmier-dattier renversé, racines apparentes, tronc momifié, peint.
Herbier géant. Plantes stigmates. Perspectives terriennes, en terres, s'ouvrant vers la voie lactée.
Immenses tableaux et vestiges.
Matières. Pierres suspendues. Vitres brisées telles des pages devenues illisibles.
Celan. Bachmann, mais aussi Céline. Voyage au bout de la nuit, de l'enfer.
Sternenfall.
Tournesols noircis, carbonisés, que l'on dirait perchés, juchés au-dessus de
tout ce qui fut détruit.
Tout ce qui fut
Détruit.



